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« V*** fut-il un grand peintre ou un
petit-maître ? Un coloriste-né ou un fabricant
sans génie ? Nous n'en savons rien : la postérité
n'a pas rendu son arrêt. Tout juste peut-on dire que V***
était déjà mort de son vivant : lorsqu'il
disparut, sa belle époque était révolue, sa
mode, démodée. Portraitiste aimable dont les princes
s'arrachaient les services trente ans plus tôt, il avait été
balayé par la vague du "sublime" : succès
de la peinture morale, retour de la peinture historique. »
Vous avez intitulé ce roman Couleur
du temps : s'agit-il du temps qui passe ou de l'ambiance
d'une époque ?
Françoise Chandernagor
: Dans mon esprit, cette Couleur du temps est d'abord celle
du temps qui passe, de la vie qui fuit, une couleur que les contes
de fées des XVIIe et XVIIIe siècles présentaient
comme si changeante qu'elle en devenait insaisissable : un
défi pour les peintres et les teinturiers. Or, le héros
du roman est peintre
Mais le titre du livre fait allusion
aussi à « l'air du temps » : la
mode, et ici, particulièrement, les modes artistiques. Mon
héros s'est trouvé, au début de sa carrière,
en accord avec son siècle, il est donc porté vers
le succès ; puis, le temps passant, il se démode,
sans qu'on puisse savoir si l'oubli dans lequel il tombe à
la fin correspond à un déclin de son art
ou
à un progrès !
Peut-on dire qu'il s'agit du roman
d'une ambition déçue ?
Françoise Chandernagor
: Pas du tout. Ce peintre est un homme modeste qui ne s'est jamais
pris pour un génie. Si, à l'heure du « bilan »,
il s'en veut de ne pas avoir mieux travaillé, il reste éloigné
de l'amertume. Doué d'une forte vitalité et d'un goût
prononcé pour le bonheur, ses déboires de peintre
et ses malheurs d'homme ne l'ont jamais détourné des
petits plaisirs de la vie.
Que penser de ces ateliers de peinture
conçus comme des entreprises commerciales où règne
la division du travail, où les tarifs sont fonction du format,
et où l'on pratique la commercialisation des « produits
dérivés » ?
Françoise Chandernagor :
J'ai voulu montrer une époque où l'art reste très
proche de l'artisanat, où l'artiste ne pose pas au « grand
homme » ni au « maudit », et où
les peintres à succès gèrent leur atelier comme
une entreprise surtout dans la peinture d'histoire et dans
le portrait. Un atelier comme celui de Rigaud, qui fut l'un des
portraitistes de Louis XIV, puis du jeune Louis XV, employait une
cinquantaine de personnes : tâcherons, compagnons, élèves,
peintres qualifiés
Ajoutez qu'on n'a pas alors la moindre
notion de ce que nous appelons aujourd'hui le « droit
d'auteur » et qu'on ne sacralise pas l'uvre originale
parfois très difficile à distinguer des multiples
copies produites par le même atelier !
Au-delà de l'univers de la peinture, le roman
n'est-il pas une réflexion sur le thème de l'impossible
expression de la vérité ?
Françoise Chandernagor
: Il ne peut pas y avoir de vérité en art : tout
art est artifice, convention, illusion. Reste que la plupart des
artistes ont besoin, pour leur propre équilibre, de croire
que leur art sert une vérité qui leur est extérieure
et supérieure. Le héros du roman, Baptiste V***, portraitiste,
cherche la vérité dans la « ressemblance »,
physique et psychologique, et le juste rendu des couleurs. Mais,
bien sûr, ce n'est pas parce que ses portraits de la reine
ressemblent à la reine qu'un portraitiste est un grand peintre ;
c'est parce qu'à son insu tous ses portraits reine
ou servante expriment une même personnalité :
la sienne. La vérité qu'il croit ainsi chercher au
dehors, l'artiste ne peut la trouver qu'en lui.
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