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« Lorsque l'enfant s'éveilla, la nuit lui
parut vieille. Grise déjà, et tout usée : on voyait le jour
au travers. Couché sur le côté, il distinguait parfaitement le motif
du papier peint. Alors il attendit. Attendit le bruit.
Le matin, au moins, il avait le temps de s'y préparer.
Tout commençait par un crépitement léger, au plafond : les
talons des femmes dans l'appartement du troisième (combien étaient-elles
là-haut ? Deux ? Trois ?). Puis des appels rauques dans
la cour, le pas des hommes dans l'escalier, le grincement des portes ;
et soudain, comme un aboiement, une morsure, le claquement sec des
verrous ! Il avait beau prévoir, se boucher les oreilles, se
cacher sous la couverture, chaque fois il sursautait, son cœur s'affolait.
"Voyons, grondait Marie-Jeanne, un grand gars comme toi, trembler
pour un verrou qu'on tire ! T'as pas honte ?"
Honte ? Sûrement pas. Il savait qu'il avait raison
d'avoir peur. C'est pourquoi, maintenant qu'il grandissait, il sentait
ses peurs grandir avec lui. Elles pullulaient, grouillaient dans
son ventre, elles le dévoraient, le débordaient. il allait souvent
aux cabinets, pour se vider. Mais les peurs continuaient à lui manger
les entrailles : peur du noir dans sa chambre et des cris au
loin, dans la rue ; peur des cauchemars qu'il connaissait déjà
et des visages qu'il ne connaissait pas ; peur des hommes et
des enfants, ces "charmants zenfants" qu'il voyait autrefois
juchés sur les épaules de leurs pères, perchés sur le rebord des
fenêtres, le socle des statues, les branches des arbres ; peur
des loups aussi, des dragons, des rhinocéros, des rats, des
chiens, et des lapins, même des lapins : tiens, à quatre
ans il avait voulu embrasser un lapin sur le museau et "voilà,
regarde, disait-il à Marie-Jeanne pour se justifier, il m'a mordu
à la lèvre, je le caressais et il m'a mordu ! Mais regarde :
j'ai encore la marque !".
Pour le désapeurer, Marie-Jeanne lui avait donné un
chien, Coco. Coco était marron ; pas marron café ni chocolat :
marron-roux avec une oreille coupée et le poil pelé. Un chien de
gouttière. D'ailleurs inoffensif : quand il aboyait, on aurait
cru qu'il miaulait ; et jamais il ne montrait les crocs ;
à se demander s'il en avait. L'enfant, qui se sentait pousser des
incisives toutes neuves, des canines de carnassier depuis que ses
dents de lait tombaient, avait tout de suite aimé ce vieil édenté ;
il le pinçait, l'injuriait ("Sale engeance ! Race de tigres !"),
il le battait aussi, à coups de poing, à coups de pied, tant
qu'il pouvait ; après quoi ils couraient ensemble dans l'appartement,
se roulaient sur les lits en se léchant ; aux visiteurs il
présentait Coco comme son "petit frère".
"Ah ton petit frère ? ricanait l'Antoine,
je croyais plutôt que t'étais d'une famille de cochons ! Ton
père, le cocu content, c'est bien le gros cochon qu'on
l'appelait, pas vrai ?" D'après Marie-Jeanne il ne fallait
pas prendre au sérieux les bêtises de son mari quand il venait d'
"étouffer" une série de chopines avec ses amis d'en dessous.
On les avait entendus chanter tout l'après-midi ; le Toine
avait sa "pille", quoi, sa ronflée. Dans ces cas-là, mieux
valait ne pas le contredire, ne plus bouger, s'asseoir dans l'ombre,
s'effacer.
"Menteur ! cria pourtant l'enfant, foutu menteur !
Cocu toi-même !" Et il se mit à tourner autour de la table
de la salle à manger pour empêcher le vieux de l'attraper.
"Je vas te mater, moi, mon cochon !" hurlait
"l'instituteur". Il avait la main lourde mais la jambe
molle. L'enfant lui échappait, osait encore le défier : "Tu
t'es trop arrosé le gosier, sac à vin !" Et sautant, virevoltant,
tournoyant entre les chaises, petit Poucet qui nargue son ogre familier,
il riait enfin, riait "pour une fois", riait à gorge déployée
ses poumons, ses jambes, tout ce que la peur avait noué
se dépliait d'un coup : il riait, courait, toussait, le chien
courait avec lui, grognait, s'enrouait, miaulait, Toine gueulait,
et Marie-Jeanne, effarée, levait les bras au ciel.
"Dis-lui, Coco, dis-lui qu'on n'est pas des cochons !
Hé, sac à vin, nous on est des chiens ! Tous les deux ! Des
frères-chiens !"
Il avait eu un chien. Pendant combien de temps ? Trois
mois ? Un an ? Il ne savait pas, ne savait plus. Ce qu'il
savait, c'est que son frère-chien était parti en même temps qu'Antoine
et Marie-Jeanne. Un jour ou l'autre les gens le quittaient ;
ou bien c'était lui qu'on emmenait... »
Françoise Chandernagor
Extrait de La Chambre, chapitre 4
© Gallimard, 2002
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