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Vous avez choisi un titre neutre, qui
n'évoque ni le lieu ni l'époque
Françoise Chandernagor
: Dans ce livre, il s'agit du destin de celui que l'Histoire a retenu
sous le nom de Louis XVII, mais ce qui s'est produit à ce
moment-là aurait pu se passer à une autre époque
dans un autre pays, et se passe vraisemblablement aujourd'hui avec
des enfants moins illustres. Ce genre de crime se produit à
l'occasion de conflits internationaux, de guerres civiles, de révolutions,
de génocides. On peut penser qu'il y a eu des cas similaires
dans l'Argentine des généraux ou chez les Khmers rouges,
on sait qu'à l'époque stalinienne on a fait mourir
de faim les enfants des paysans riches, les Koulaks. Je pense aussi
aux enfants Oufkir : Oufkir était un assassin, qui a
bien mérité son sort, mais, pour autant, devait-on
envoyer au bagne son fils de trois ans ? De quoi peut être
coupable un enfant de trois ans, quel que soit le nom de son père ?
Pour moi, les enfants ne portent pas les péchés de
leurs parents, même si leurs parents sont des pécheurs :
la culpabilité ne peut jamais être que personnelle.
Il faudrait parler aussi de ceux qu'on nomme « les enfants
du placard ». Quand on découvre un enfant maltraité,
on s'aperçoit toujours qu'une partie de sa famille ou de
ses voisins était au courant, mais préférait
ne pas s'en mêler : « Ce n'était pas
mon affaire, je n'avais pas de raison d'intervenir
»
Dans tous les cas on retrouve, à plus ou moins grande échelle,
la même absence de compassion mais, surtout, de sens des responsabilités.
C'est pourquoi je souhaitais que ce livre garde un caractère
universel. D'où, aussi, ma volonté d'effacer, autant
que possible, les noms propres, les noms trop connus, les grandes
dates
Néanmoins, osons le dire : la Révolution
n'est pas un bloc ; avec la Terreur on était rentré
dans une période où les principes, magnifiques, de
la Déclaration des Droits de l'Homme n'étaient plus
appliqués : le système mis en place était
indiscutablement de nature totalitaire, comme le montrent certains
discours ou textes de loi que je cite exactement et qui sont terrifiants
dans leur nudité. Mais, je le répète, mon but
premier était moins d'éclairer sur certains moments
de la Révolution que de parler de toutes ces périodes
où, si les hommes savent pourquoi ils tuent, les enfants
ne savent pas pourquoi ils meurent.
Pourquoi avoir choisi cet enfant là
pour incarner tous ces innocents ?
Françoise Chandernagor
Parce que c'était un enfant dont on avait à la fois
beaucoup et très peu parlé. La littérature
avait traité de l'Aiglon, du prince russe Dimitri, ou des
enfants d'Edouard, mais Louis XVII restait un sujet pour détectives
amateurs. On ne voyait son histoire que sous l'angle du mystère :
s'était-il évadé ?, lui avait-on substitué
quelqu'un d'autre ?, etc. Aujourd'hui, il est scientifiquement
établi que l'enfant mort dans la prison du Temple, et dont
le docteur Pelletan avait prélevé le cur lors
de l'autopsie, était bien le fils de Marie-Antoinette. Du
jour où il est entré dans « la chambre »,
ce petit n'en est plus sorti, sauf dans un cercueil. Quand j'ai
connu le résultat des analyses ADN, je me suis aussitôt
demandé comment cet enfant de huit ans avait vécu
son enfermement. J'ai voulu comprendre aussi ce qu'avaient pensé,
senti, les petites gens, très nombreux, qui s'étaient
trouvés à vivre pendant cette période à
proximité du jeune prisonnier. J'ai tenté de retracer
le parcours de certains de ceux que je rencontrais dans les documents
d'archives et de comprendre pourquoi ils avaient « laisser
faire » une telle ignominie. Je me suis aperçue
que la plupart d'entre eux ne s'étaient trouvés au
Temple que très peu de temps. D'abord, parce qu'on renouvelait
très vite le personnel pour déjouer tout complot ;
ensuite, parce que beaucoup finissaient sur l'échafaud, victimes
de l'intensité des luttes politiques.
L'administration mobilisée autour de ce petit
garçon était énorme trois cents hommes
de garnison, une trentaine d'employés permanents, plusieurs
commissaires politiques mais le « taux de renouvellement »
s'est trouvé tel que personne n'était plus apte à
prendre des responsabilités. Bientôt, la machine mise
en place n'a plus fonctionné que pour elle-même, commissaire
et employés se dénonçaient entre eux, tout
le monde avait peur : la Tour a perdu la mémoire, on
est en plein Kafka, c'est à la fois Le Procès
et Le Château. La Tour n'a plus de mémoire et
l'enfant là-haut, isolé à un âge trop
tendre, n'a pas de mémoire non plus. L'administration, progressivement
déshumanisée, ne sait plus pourquoi elle tourne et
l'enfant n'a jamais compris pourquoi il était là.
Il en vient même, probablement, à confondre peu à
peu ses rêves et la réalité, à ne plus
distinguer le jour et la nuit
Et à oublier son nom ?
Françoise Chandernagor
Il oublie son nom parce qu'en huit ans il en a souvent changé.
Nous même, savons-nous comment l'appeler ? Louis XVII ?
C'est son oncle Louis XVIII qui l'a nommé ainsi, ce qui revient
à nier absurdité historique la République
et l'Empire. Le Dauphin ? C'était son titre d'Ancien
Régime mais, dès 1791, la première Constitution
avait changé ce nom et on ne l'appelait plus que le Prince
royal. Du reste, avant de devenir, à la mort de son frère
aîné, le Dauphin puis le Prince royal, cet enfant avait
porté, pendant près de cinq ans, le titre de Duc de
Normandie. Ces prénoms sont tout aussi fluctuants :
Louis, prénom qu'il avait appris à signer ; puis
Louis-Charles ; puis Charles tout court, à partir du
moment où on le sépare de ses parents. J'ajoute qu'on
l'avait aussi appelé Aglaé, le temps du voyage à
Varennes, puisqu'il était déguisé en fille.
Quant à son nom de famille, Bourbon, il était devenu
Capet. En prison au Temple, enfin, on lui donnait de multiples surnoms,
fréquemment changés, comme « le Louveteau »,
« le petit Colas », etc. Je suis persuadée
que cet enfant, resté seul, ne savait même plus comment
il s'appelait. Il avait eu trop de noms en trop peu de temps pour
savoir lequel était le bon. L'appeler, comme je le fais dans
le livre, tout simplement « l'enfant » lui
donne, certes, une valeur universelle, mais correspond aussi, je
crois, à la réalité psychologique.
Comment expliquer cette condamnation à
mort de fait ?
Françoise Chandernagor
Dans cette machine sans mémoire qu'était devenue l'administration
du Temple, seul surnageait, comme une espèce d'arête,
le règlement qu'on oubliait de changer. Même quand
le régime évolue par exemple lorsque, après
la chute de Robespierre, il devient moins violent le règlement
ne change pas. Pourquoi ? Parce qu'à l'échelle
des grands évènements, du sort de la République,
de la Nation, ce petit règlement a bien peu d'importance :
le changer six mois plus tôt ou six mois plus tard, quelle
différence ? Il se trouve, malheureusement, que le temps
de l'Administration n'est jamais le temps des humains : dans
notre temps à nous, six mois plus tôt ou six mois plus
tard, c'est ce qui fait qu'on sauve, ou pas, un enfant. L'Administration
et c'est vrai aussi des administrations contemporaines
se plait naturellement dans la longue durée et dans l'abstraction.
C'est particulièrement vrai de la période révolutionnaire,
comme de toute la fin de XVIIIe siècle qui souffre,
à mon avis, de généralité, de sécheresse,
de désincarnation. On parle alors volontiers d'Innocence
avec un grand I, mais rarement d'un innocent, de la Justice avec
un grand J, et non pas de tel ou tel jugement, de la Nation ou du
Citoyen, mais pas de tel individu. Je me méfie beaucoup de
toutes ces majuscules qui font qu'il y a des gens qui meurent parce
qu'ils sont des minuscules des minuscules avec de la chair
et du sang.
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