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Présentation

 

  « On ne trouve pas dans ce livre les mots "roi ", "Révolution",
"république ", monarchie", "aristocrate", "Convention", "Montagnards", "Varennes", "prison du Temple", "guillotine" ou "Ça ira".
   "Emigré", "ci-devant" ou "Comité de salut public" n'apparaissent que tardivement et progressivement, tout comme les patronymes ou prénoms connus.
   C'est un choix, bien sûr, et presque une gageure. Pourquoi ce parti ? Pour éviter les images toutes faites associées à certaines syllabes ; mais aussi, et surtout, parce que l'Histoire, pour qui l'étudie, est un champ de perpétuelles tensions entre l'universel et le particulier : il ne faut pas, dans un récit, que l'universel dissimule l'unique, mais, non plus, que l'exotisme cache la permanence. L' "aventure" qui fait l'objet de ce livre — si on la regarde du point de vue du jeune otage et de ses gardiens successifs, qui est ici le point de vue adopté — aurait pu se dérouler dans d'autres époques et d'autres lieux : la Russie stalinienne, l'Argentine des généraux, le Maroc des années 1970, le Liban de la guerre civile.  
  J'avais d'abord pensé la transposer dans un temps plus proche de nous et un pays plus éloigné. J'y aurais gagné en liberté romanesque, en liberté politique aussi, car nombreux sont ceux parmi mes amis qui continuent à considérer la Révolution comme un bloc et 1794 comme le prolongement nécessaire de 89 : nous revisitons, avec une lucidité croissante, les périodes sanglantes de notre Histoire, mais curieusement, pour certains et malgré les travaux des historiens contemporains, la Terreur reste taboue.
   Si j'ai néanmoins renoncé au confort du travestissement, c'est que cette affaire, en la prenant telle qu'elle fut, n'a jamais suscité en France de véritable intérêt littéraire, rien de comparable à l'élan poétique que des drames similaires avaient provoqué dans des pays étrangers : en Russie, en Angleterre, plusieurs tragédies, romans, opéra, sont nés de l'assassinat, sous la régence de Boris Godounov, d'un prince de sept ans, Dimitri, ou du meurtre des "enfants d'Édouard " par Richard III. À s'en tenir à la France même, il est curieux de constater que, si, de Barthélemy à Rostand en passant par Hugo et Béranger, le sort de l'Aiglon a inspiré plusieurs écrivains, il n'en a pas été de même de "l'orphelin du Temple" : l'attention semble s'être, dès l'origine, focalisée sur "le mystère" (il n'y a plus de mystère) et elle fut, à quelques exceptions près, le fait d'historiens amateurs.
   Cela dit, la séquestration et la maltraitance d'un enfant de huit ans est plus proche, à beaucoup d'égards, d'un fait divers que d'un événement politique majeur : "la pièce n'en aurait pas moins été jouée s'il était demeuré derrière le théâtre"... Pour donner à ce fait divers une autre dimension, il faut, comme le fit autrefois Pierre Goubert avec son Louis XIV et vingt millions de Français, replacer l'individu dans un destin collectif. En l'espèce, c'est d'autant plus aisé que ce petit garçon s'est trouvé au coeur d'une énorme machine administrative et en liaison directe, ou médiate, avec un grand nombre d'hommes et de femmes de toutes conditions. "Louis XVII et trente millions de Français" : j'ai pensé que cette approche pourrait permettre de jeter un jour neuf sur une vieille histoire.
  Considérer les choses sous cet angle autorisait aussi une construction romanesque particulière : au centre, immobiles comme l'axe d'une roue, la chambre et l'enfant. Autour, le moyeu : la garde rapprochée. Puis de multiples rayons pour rejoindre le cercle extérieur formé par ceux qui ne verront jamais le captif mais travailleront un moment pour lui parleront de lui, décideront pour lui. Le centre ne bouge pas, mais la roue tourne — et à quelle vitesse !
  Des nombreux personnages nommés dans ce livre, tous, à l'exception de Joseph Belin, Quiquincourt, et Blanche-Rose Fauchery, ont existé. Même les artisans occasionnels, les "septembriseurs" incidemment mentionnés, Francine Clouet, Bertrand Arnaud, Bernard Lorinet, le chien Coco, ou mon aïeul Charles-François, dit "Bengale", dit " Chandernagor", esclave affranchi et cuisinier, dont j'ai seulement imaginé, puisqu'il avait par hasard servi pendant deux jours le comte d'Artois, qu'il aurait pu (à un moment où il est sans emploi) se retrouver domestique intérimaire dans les cuisines de l'ancien palais du prince : disposant des factures du chef cuisinier et du témoignage d'un garçon d'office en fonction jusqu'en octobre 1793, je ne voulais pas rater une occasion supplémentaire de voir la scène du monde par les coulisses — le monte-charge, le passe-plat... Pour tous ces personnages, j'ai rapporté aussi fidèlement que possible les circonstances de leur vie dans la mesure où celle-ci pouvait nous être connue et interférait avec la vie du "héros" : chaque fois que l'Histoire s'est présentée avec un cortège de preuves suffisant, je lui ai cédé la priorité ; c'est bien le moins... Reste que ces personnages sont aussi des personnages de roman et que ce livre est d'abord une oeuvre de fiction : je ne cherchais pas seulement à peindre "la vie quotidienne au Temple". En entreprenant ce roman, je voulais parler du mal — le mal ordinaire, celui que commettent distraitement, presque innocemment, des hommes "comme tout le monde" — et parler des chambres : nos murs, nos haines, nos solitudes, nos tombeaux. »

Françoise Chandernagor
Postface à La Chambre.
© Gallimard, 2002

 

 

La Chambre, de Françoise Chandernagor. Coll. Blanche, Gallimard, 2002

La Chambre, de Françoise Chandernagor. Coll. Folio, Gallimard, 2004