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L'atypique
Portrait par Jean-Claude
Perrier
Si chaque être humain résulte de la trace de ses ancêtres,
on comprend mieux la trajectoire étonnante de Françoise
Chandernagor, issue d'une famille de maçons creusois alliés
aux descendants d'un esclave indien. « On est tous
des métis », disait son arrière-grand-mère.
Tandis que l'écrivain Richard Millet, éditeur chez
Gallimard, l'encourage, en vain jusqu'à présent, à
transformer en roman son incroyable saga familiale. Françoise
Chandernagor, si elle se sent « 100 % creusoise »,
n'a pas oublié ses racines indiennes comme son père,
l'ancien ministre socialiste André Chandernagor (« du
fait du remariage entre cousins germains, lui est un quarteron,
comme Dumas »), elle porte le nom d'un comptoir français
de l'Inde, près de Calcutta, où elle ne s'est jamais
rendue, même quand le père de son ex-mari, Jean-Daniel
Jurgensen, était ambassadeur de France en Inde. Et elle s'est
amusée à glisser dans plusieurs de ses romans, L'allée
du roi (Julliard, 1981), L'enfant des Lumières
(de Fallois, 1995) ou La chambre (Gallimard, 2002), quelque
personnage indien.
Françoise Chandernagor est une forte en thème
qui, même si elle avoue avoir « toujours écrit »,
a commencé par mener sa carrière professionnelle,
un sans-faute : diplômée de Sciences-Po et de
l'Ena (dont elle sort major de la promotion Jean-Jaurès,
en 1969), elle entre au Conseil d'Etat, dont elle finira rapporteuse
générale en 1993, lorsqu'elle prend sa retraite anticipée.
C'est son père qui avait décidé qu'elle étudierait
le droit. Pas une vocation, donc, mais « une bonne formation
intellectuelle ». Appartenir à la haute administration
lui permet de côtoyer le monde politique. Et l'en dégoûte
à jamais ! Militante socialiste jusqu'en 1981, elle
confie avoir beaucoup souffert que son père soit un homme
politique. « On ne le voyait jamais à la maison !
se souvient-elle. Et je l'aime davantage depuis qu'il a renoncé
à la politique, a abandonné tous ses mandats pour
se retirer dans la Creuse, s'adonner au bricolage et au jardinage. »
C'est depuis 1993 que Françoise Chandernagor
se consacre uniquement à l'écriture. Avant, elle exerçait
son métier, élevait ses trois fils, jonglant avec
le temps pour pouvoir écrire ses livres. D'abord L'allée
du roi, commencé en 1977 et publié chez Julliard
en 1981 par Bernard de Fallois. Intrusion fracassante d'une romancière
débutante dans un milieu littéraire où elle
ne connaissait personne, L'allée du roi s'est vendu
à 600 000 exemplaires en grand format, à plus
d'un million chez France Loisirs. Le livre a été adapté
à la télévision, au théâtre, il
a été traduit dans le monde entier, y compris aux
Etats- Unis. Seuls ses fils ne l'ont pas lu ! L'auteure devient
une star du roman historique, tout en restant fidèle à
elle-même, jalouse de sa totale indépendance :
elle ne signe que pour un livre, sans à-valoir et uniquement
après avoir achevé son manuscrit. Elle est aussi fidèle.
Lorsque Bernard de Fallois crée sa propre maison d'édition,
elle le suit et lui donne sa trilogie romanesque Leçons
de ténèbres,qui paraît de 1988 à
1990. Puis L'enfant des Lumières (1995) et La première
épouse (1998).
« Impayable » ! Entre-temps,
elle a été élue à l'académie
Goncourt, en 1995. Non point parce qu'elle habite la même
rue que François Nourissier, ce qu'elle n'a découvert
qu'après coup. Mais sur un appel d'Hervé Bazin. Hésitante
(elle avait déjà refusé d'entrer au Femina),
n'ayant jamais rêvé du Goncourt (« j'ai
eu assez de récompenses scolaires »), elle
finit par accepter : « Mais si j'avais su l'ampleur
du travail que ça représente, je n'aurais peut-être
bas dû. » Car la benjamine de l'académie
est hypersérieuse, elle lit énormément et milite
de son mieux pour l'indépendance du prestigieux jury. Ainsi,
elle est favorable au vote secret, et condamne certaines dérives
médiatiques de ses collègues. Quant aux pressions
des éditeurs « Moi, jesuis "impayable" !
comme disait Danton. Et ça se sait. Tous les éditeurs
qui m'ont fait la danse du ventre le savent aussi. »
En 2002, elle a décidé si de quitter
Fallois, « non sans un peu de tristesse »,
pour Gallimard : « pour le prestige de la marque,
et parce que c'est une maison de fonds : tous mes romans sortiront
dans la Blanche et en Folio ; au fur et à mesure crue
j'en récupère les droits ». Bien sûr,
chez Gallimard, elle n'est plus la star du village.
« Bien que, depuis La chambre,
j'en sois à mon troisième livre dans la maison, je
n'y ai pas encore vraiment trouvé mes marques »,
confie-t-elle. Mais, de toute façon, elle s'est « toujours
sentie marginale, atypique dans tous les milieux »,
et n'est jamais si heureuse que solitaire dans sa maison de la Creuse,
où elle passe la moitié de l'année...
C'est là qu'elle a écrit sa Voyageuse
de nuit. Un roman contemporain, parce que Françoise Chandernagor
n'écrit « jamais deux fois le même livre ».
Un livre de femme, sur des femmes, une matriarche et ses filles,
« pour enquiquiner les hommes ! »
dit-elle. Un roman sociétal, douloureux, sur la mort et la
façon dont le monde moderne la dissimule. « J'avais
envie de parler des grandes peurs d'aujourd'hui, explique-t-elle,
en mêlant des choses vues et l'approche de l'historienne. »
La romancière, forte et fragile à la fois, traite
aussi de ses propres angoisses : « J'espère
que je garderai assez d'énergie pour écrire des romans
le plus longtemps possible. »
Article paru dans Livre Hebdo n°679,
20 mars 2007
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