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par Françoise Chandernagor

  > « Peut-on écrire des romans historiques ? »
  > « Quand l'historien se fait romancier »
  > « Mon encêtre esclave »

 
Françoise Chandernagor, dans les jardins de la NRF. 2002. Photo Catherine Hélie / copyright Gallimard.
 
   
     

« Peut-on écrire des romans historiques ? », par Françoise Chandernagor

  Communication de Françoise Chandernagor prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques en 2005, et publiée en 2006 dans Peut-on faire confiance aux historiens, sous la direction de Jean Tulard.

  « Peut-on écrire des romans historiques ? » Se poser la question, se la poser encore aujourd’hui, c’est presque y répondre. Car il y a déjà trois siècles qu’on ne se demande plus s’il est légitime d’écrire des « romans-romans » (pour parler comme font nos lecteurs). En revanche, pour le roman historique, le doute subsiste. Et quand je dis « doute » je devrais plutôt parler de suspicion, et même de réprobation. Non du public qui, dès les balbutiements du genre — Le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry ou la Cléopâtre de La Calprenède —, lui fit un triomphe, mais de la critique, qui ne s’est pas montrée aussi facile à conquérir.
  Diderot, le premier, tance les auteurs : « Le roman historique est un mauvais genre : vous trompez l’ignorant, vous dégoûtez l’homme instruit, vous gâtez l’histoire par la fiction et la fiction par l’histoire ».
  Soixante ans plus tard, c’est au tour de Théophile Gautier de s’indigner : « Walter Scott est mort. Dieu lui fasse grâce mais il a mis à la mode le plus détestable genre de composition qu’il soit possible d’inventer ; le nom seul a quelque chose de difforme et de monstrueux qui fait voir de quel accouplement antipathique il est né : le roman historique — c’est-à-dire la vérité fausse ou le mensonge vrai ! » Ce jugement sévère n’allait tout de même pas empêcher Gautier de faire peu après, comme créateur, ce qu’il avait condamné comme critique : publier deux romans historiques, Le Roman de la momie et Le Capitaine Fracasse... Enjambons un siècle et demi de vie littéraire pour en arriver à la condamnation, sans appel, prononcée par un critique fâché des succès de Marguerite Yourcenar : « Le roman historique est un genre mixte ; or, les genres mixtes ne relèvent pas de l’art littéraire. » Pressé de jeter le roman historique aux orties, l’éminent critique n’avait pas remarqué qu’il y expédiait dans le même élan le conte philosophique et le roman épistolaire, genres « mixtes » s’il en est : voilà comment dans les années 1980, ont été boutés hors du champ de la littérature Candide et Les Liaisons dangereuses ! Heureusement, les professeurs de lettres n’en ont rien su !...
  Venons-en à 2005, on a changé de siècle, changé de millénaire, tout change sauf l’horreur qu’éprouvent les bons esprits face au « monstre », lequel monstre, apparemment, vit toujours (il a la peau dure !) : sous la plume de Charles Dantzig, auteur d’un Dictionnaire égoïste de la littérature française paru le mois dernier (excellent ouvrage au demeurant), on lit, sans surprise, à l’article « Roman historique » : « Je crois impossible d’écrire un bon roman historique, ou alors il n’est pas historique [...] Si le roman se passe au XVe siècle, on vous décrit la hallebarde, le pourpoint, les aiguillettes. Est-ce que dans un roman se passant aujourd’hui l’auteur consacrerait autant de temps à décrire une voiture, un pistolet, un jean ? D’ailleurs, les dialogues de ces romans sont encore de la hallebarde : "Tudieu, dit le capitaine des gardes, vous me la baillez belle !" ». Pour ne rien vous cacher, à cet endroit j’attendais plutôt le sempiternel « Holà, tavernier du diable ! », une phrase qu'on ne trouve dans aucun roman mais que ressassent , à l'envoi, comme une excellente plaisanterie, les contempteurs du génie.
  Cela dit, je me garderai bien de nier que nombre de romans médiocres soient écrits dans le style « hallebarde » ! Je ne chercherai pas davantage à m’abriter derrière les contradictions des détracteurs du genre pour éluder la question de fond : le roman dit « historique » est-il possible conceptuellement, est-il permis moralement, est-il respectable esthétiquement ? N’y a-t-il pas antinomie (« antipathie » dirait Gautier) entre la notion d’histoire et celle de roman ? Le voyage dans le passé ne détourne-t-il pas le lecteur des problèmes de l’heure ? Le romancier ne verse-t-il pas nécessairement dans la facilité ?
  Avant d’aller plus loin, entendons-nous sur les définitions. Car je ne suivrai pas celles, trop réductrices à mon sens, des dictionnaires. Est un roman historique, selon Le Grand Robert, « un roman dont l’intrigue est empruntée à l’Histoire » et, pour le Larousse, « un roman dont le sujet s’inspire, plus ou moins exactement, d’évènements historiques ». Cette définition vaut, par exemple, pour le Cinq-Mars de Vigny, récit romancé d’une conspiration suivie d’une exécution capitale, lesquelles ont eu lieu en effet ; cette définition vaut aussi pour La Bataille, de Rambaud, qui raconte, sur un mode romanesque, le déroulement de la bataille d’Essling. Mais elle ne s’applique pas à Notre Dame de Paris — quand donc, dites-moi, ont existé ce Quasimodo, cette Esméralda, retranchés dans la cathédrale ? —, elle ne s’applique pas à Ivanhoé, à Barry Lyndon, à Angélique, marquise des Anges, à L’Œuvre au noir, à Autant en emporte le vent, au Guépard, à Caroline Chérie, au Nom de la rose, à La Guerre du feu, ni d’ailleurs aux neuf dixièmes de ces romans, bons ou mauvais, que le public range spontanément dans la catégorie « historique ».

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  Communication de Françoise Chandernagor prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 10 octobre 2005, et publiée dans Peut-on faire confiance aux historiens, sous la direction de Jean Tulard, Paris, Académie des sciences morales et politiques, PUF, 2006

     
 
 
 
     
 
   
     

« Quand l'historien se fait romancier », par Françoise Chandernagor

  Le Débat n° 56, septembre-octobre 1989

  « Je n'écrirai pas mes mémoires, confiait Madame de Maintenon à sa secrétaire, car il ne faudrait rien taire et, encore une fois, je ne peux pas tout dire. » Deux siècles plus tard, Georges Duhamel, dans un article de la N.R.F. consacré aux « mémoires imaginaires », semblait lui faire écho : « Je n'écrirai pas mes mémoires, assurait-il, j'aime trop la vérité ; pour être libre j'écris les mémoires d'un autre, des mémoires imaginaires... »
  Ayant osé dans L'Allée du Roi raconter, à sa place et malgré elle, les souvenirs de la marquise de Maintenon et m'étant trouvée de ce fait, comme Duhamel, dans la nécessité de réfléchir aux lois d'un genre hybride qui consiste, en effet, à « écrire les mémoires d'un autre », je ne pouvais manquer d'être frappée par la similitude des deux propositions. Cependant, c'est moins à la définition d'une forme littéraire, à l'époque absolument nouvelle, qu'à l'analyse, plus classique, des motivations d'un auteur qui nous « dérobe sa face » que paraît s'être attaché le romancier dans l'article précité. Car, en 1933, lorsqu'on s'interroge sur les « mémoires imaginaires », écrivains et professeurs ne songent guère qu'au « Ich-Roman », comme disent les Allemands pour désigner le récit à la première personne d'événements inventés ; aucun d'eux n'a vraiment à l'esprit cette variété particulière de roman historique qu'illustrera bientôt chez nous Marguerite Yourcenar.
  Entre les deux guerres les « mémoires imaginaires » ne sont qu'une catégorie de la fiction ; de nos jours, au contraire, c'est aux marges de l'histoire que le genre des « pseudo-confessions » semble florissant.

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Article paru dans Le Débat n° 56, septembre-octobre 1989

     
 
 
L'Histoire n°280 octobre 2003
     
 
   
     

« Mon ancêtre esclave », par Françoise Chandernagor

  L'Histoire, octobre 2003

  Françoise Chandernagor a publié dans L'Histoire d'octobre 2003 un article retraçant le parcours du premier de ses aïeux, esclave affranchi, à avoir porté le nom de Chandernagor.

  Ma famille s'est transmis des objets, notamment un livre de cuisine, appartenant au premier Chandernagor, prénommé Charles-François, qui vécut dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Quand, intrigué par cet ancêtre au nom exotique, mon père, alors étudiant, a entrepris des recherches sur lui, sa grand-mère s'y est opposée, en lui disant : « Mon petit, c'était tous des méti [des métis] ! »
  La légende familiale disait que ce Charles-François était arrivé en France avec sa marraine, qui aurait été en fait sa mère. Ça ne tenait absolument pas la route, car une femme blanche, à cette époque, n'aurait pas eu un enfant avec un homme de couleur. C'était dans le sens inverse que cela fonctionnait !
  Mon père a alors bénéficié des recherches d'un historien local du Poitou, qui, dans les années 1920, avait parlé avec des vieilles gens ayant connu le fils de Charles-François, un vétéran de la Grande Armée, qu'ils décrivaient comme très basané. Cet historien a mis la main sur l'acte de mariage du premier Chandernagor. Celui-ci n'avait alors qu'un prénom mais plusieurs surnoms : « Bengale », « Les Indes », « Chandernagor ». Lors de son mariage, il avait choisi ce dernier, qui fait référence à un comptoir français des Indes.
  Mon père a ensuite exhumé dans le Poitou l'acte de décès de Charles-François, stipulant qu'il était né à l'Île Bourbon, c'est-à-dire à l'Île de la Réunion, vers 1742. Plus tard, en faisant des recherches à la Réunion, il n'a trouvé qu'un seul Charles-François, baptisé en septembre 1742, à l'âge de six mois, à Saint-Pierre. Sa mère figure dans l'acte de baptême sous le nom de « Marie, négresse ». Ce qui peut vouloir dire aussi bien Africaine qu'Indienne.
  Le maître de Marie était un notaire, Philippe Chassain, qui, avant de s'installer à la Réunion, où il possédait une « habitation » (une plantation), avait été soldat aux Indes puis employé de la Compagnie des Indes. Il n'est pas exclu qu'il en ait ramené des esclaves, dont Marie.
  Ce Philippe Chassain était-il le père de Charles-François ? Ce qui est sûr, c'est que la marraine de l'enfant s'appelait Antoinette, fille du commandeur Dejean, personnage très connu à la Réunion où il a fondé Saint-Pierre et Saint-Louis, et qu'elle avait épousé Charles-François de Verdière, lui-même fils d'un autre Charles-François.
  Quand cette Antoinette de Verdière, devenue veuve, s'est remariée, elle a décidé d'envoyer les deux filles de son premier lit dans leur famille à Lille. Elle a aussi mis sur le bateau, après les avoir (peut-être) rachetés à Chassain, Marie « la négresse » et son fils Charles-François, âgé de dix ans. C'était en 1752. Mon père a retrouvé, à Lorient, leur acte d'embarquement sur le Duc de Chartres.
  Les colons savaient très bien ce qu'ils faisaient en expédiant ainsi des esclaves en France : le Code noir n'était applicable que dans les colonies ; dès qu'il touchait le sol français, un esclave était affranchi, et ce, bien avant la Révolution. Charles-François, comme le père d'Alexandre Dumas, a bénéficié de cette disposition.
  Il est possible que Charles-François ait été le fils du premier mari d'Antoinette de Verdière. En tout cas, cette jeune femme a été sensible au sort de cet enfant mulâtre.
  Plus tard, on retrouve Charles-François cuisinier dans une famille noble du Poitou, au château de la Bonnardelière. L'heure de gloire de cet ancien esclave a dû être le jour où il a fait la cuisine pour le comte d'Artois, le futur Charles X. Sa dévotion à sa marraine Antoinette, à qui il devait la liberté, s'est exprimée par le fait qu'il a prénommé ses deux fils Antoine.
  Ses descendants, ouvriers, ont vécu dans une relative pauvreté. Cela dit, Charles-François, l'esclave affranchi dont les ancêtres indiens étaient plus certainement des parias que des princes, avait appris à lire et à écrire, comme le prouvent ses livres de cuisine et une note que nous avons de sa main. Ce qui n'était pas le cas de mes ascendants du côté maternel, des maçons de la Creuse, migrants saisonniers dont la vie à Paris était aussi un véritable esclavage et dont, à l'aube du XXe siècle, aucun n'était encore capable de signer son nom…

(Propos recueilli par François Dufay.)
Article paru dans L'Histoire n° 280, octobre 2003

  Un personnage nommé Charles-François apparaît également dans La Chambre. Il est une évocation de l'« ancêtre esclave », même si la romancière lui prête un parcours imaginaire sous la Révolution.

  « Un homme à la peau sombre mais au sourire éclatant (parce qu'il fait beau et qu'il a de belles dents) se présente au portail de la "Maison d'Artois" : ainsi nomme-t-on depuis trois ans l'ancien palais du Grand-Prieur qui fut autrefois la propriété du Comte d'Artois, frère du défunt Tyran, et dont la cour demeure, depuis la rue, le seul accès possible au donjon, son esplanade, son enceinte et ses cuisines ; c'est aux cuisines, justement, que ce petit "nègre" prétend accéder. Malheureusement, toutes les recommandations qu'il présente sont adressées au citoyen Laurent : "Et le citoyen Laurent, mon gars, il a quitté la maison depuis trois jours. — O l'est bin dommage ! Me reste plus qu'à en voir un autre, pas vrai ?" Il est drôle, ce nègre-là avec sa veste en carmagnole et son pantalon rouge ! Les gardes nationaux décroisent leurs fusils pour pouvoir rigoler à l'aise : un nègre qui parle avec l'accent poitevin ! Et, en plus, il ne doute de rien, l'olibrius ! Voir comme ça, d'entrée de jeu, le gardien-chef, et sans permission, sans tampons ! Mais comme il a l'air plutôt bon gars, les soldats de la Nation lui font un brin de conversation : "Je te connais, toi ! T'es le charbonnier !" ou "Depuis que le citoyen Laurent a réduit le train de la maison, faut que tu saches qu'ici on prend plus de chocolat !".
  Ces bêtises, Charles-François y est habitué. Du reste, il est persuadé de n'être pas aussi foncé que les autres le croient : à son avis, il est métis. Dans quelle proportion, c'est difficile à dire vu qu'il n'a jamais su de quel père il était né... Marie, sa mère, esclave aux Indes puis à l'île Bourbon, n'était pas blanche, c'est un fait. Négresse — c'est ce qu'on a mis sur le livre de bord ce jour où, il y a près de trente ans, la mère et son petit garçon ont embarqué à destination de Lorient pour servir leurs nouvelles maîtresses : deux petites demoiselles de la noblesse, filles de la grande dame qui avait accepté de porter le nourrisson "caramel" sur les fonts quand le curé l'avait baptisé. Finalement, ses deux jeunes maîtresses, le négrillon les a servies seul, parce que Marie, tombée malade au début du voyage, est morte a Sainte-Hélène. Il avait neuf ans et demi ; les fillettes, dix et douze. Le voyage était long (plus d'un an avec les escales), tellement long que les enfants avaient perdu la mémoire de leur point de départ avant d'avoir atteint le point d'arrivée. À la fin de la traversée, ne sachant plus rien de sa mère, et peu de choses de sa marraine, Charles-François (que les matelots avaient surnommé "Bengale" ou "Les Indes") confondait les deux femmes dans une même figure tutélaire, confuse et bienveillante. Plus tard, il se persuaderait qu'il était arrivé en France accompagné de sa marraine, et que cette marraine était sa vraie mère... Bien que tout fût faux dans ce "roman familial", tout aussi y était juste — Charles-François devait à sa marraine plus que la vie : la liberté. En touchant le sol de France, l'enfant serait affranchi sans formalités. C 'était la règle, et la marraine le savait.
  Noir, mais Noir de métropole désormais, "Noir libre" — libre comme l'air, sans famille, sans toit, sans racines —, "Bengale" s'était engagé comme marmiton dans un château du Nord ; puis, toujours cuisinant, il était descendu vers le sud, se fixant enfin dans le Poitou au service d'une noble famille. Il y avait connu, derrière ses chaudrons, son heure de gloire lorsque le comte d'Artois avait passé deux jours au château : à la cuisine le négrillon avait frayé avec ses serviteurs — pour un esclave venu du bout des mers, rencontrer le valet d'un prince c'était toucher aux étoiles ! Puis, tout s'était gâté : les troubles avaient éclaté, la "grande peur" avait balayé le château, et les propriétaires s'étaient hâtés d'émigrer.
  "Vouéci l'affaire, expliquait-il aux gardes du Palais avec cet accent chantant des Poitevins qu'il avait fini par adopter, depuis que je suis égaux et que j'ai plus de maîtres, ben, fi de garce ! j'ai plus de gages non plus !" Républicain mais domestique, Bengale regrettait de devoir avouer que — comme les dentellières, les ouvrières en gaze, les généalogistes, les doreurs, et les éventaillistes — depuis trois ans il crevait la faim et battait le pavé.
  En vain avait-il tenté de survivre en louant ses services aux bourgeois du pays pour les noces et fêtes carillonnées, "mais ces biaux messieurs, y z'auront jamais besoin de ce qui s'appelle un vrai cuisinier, pour fines goules et bounes compagnies !". Notaires, médecins, avocats, tous ceux-là qui pensent bien et qui gagnent gros vivent sur un petit pied. Alors, Bengale est remonté à Paris, où il avait acheté autrefois deux livres dont il ne se sépare jamais : Le maître d'hôtel cuisinier et Le confiturier royal. Par d'anciens domestiques du frère du ci-devant Tyran, ceux-là mêmes qu'il avait rencontrés dans le Poitou, il vient d'apprendre que le citoyen Laurent cherche quelqu'un pour la cuisine du palais : "Dis plutôt ´de la Tour´, citoyen — oui, là, tu vois ? ce grand donjon au-delà du mur — parce que, pour le palais, c'est nous, les Nationaux, qu'on y est de service et on n'a jamais été nourris... — La Tour donc ! Boun an, mal an, je m'accommode de tous les pays, tous les noms, toutes les façons... O serait seulement pour rempiacer à la journée l'aide-cuisinier, qu'est malade d'une échauffure. Faut vous dire que le citoyen Laurent, il a jamais eu peur que les nègres déteignissent dans la soupe : il était des ´Amis des Noirs´, ce boun houmme"... Et une fois encore Charles-François "s'acertainise" : il exhibe les précieuses recommandations des militants abolitionnistes auxquels son président de district, ému par sa détresse, l'a adressé. "Oh, dis donc, toi, le père Chocolat, fait un caporal agacé, on te répète qu'ami des Noirs ou pas, le citoyen Laurent a quitté son commandement. À l'heure qu'il est, il se pourrait même qu'il loge à la Force ou à Saint-Lazare, aux frais de la Nation ! " Charles-François, peu au fait de la géographie parisienne, ne comprend rien à l'allusion, mais son entêtement, son audace, lui tiennent lieu de génie : "Si o l'est plus Laurent, faut que je me rencontre avec son suivant... — Lasne ? — Lasne, oui ! Lasne, o l'est justement le nom que m'aviont dit les bounes têtes de nout' département ! ´Bengale, faut que t'alles voir le citoyen Lasne, qu'est d'nos amis aussi !´ "
  Son bagout ne trompe personne, mais il amuse. Il a parfaitement compris, Charles-François, le principe du monochrome, des familles "sous verre " : pour être sûres de faire bloc, elles doivent rire et haïr ensemble, trouver, en leur sein ou au-dehors, un bouc émissaire et un bouffon. Le petit nègre, qui n'est d'aucune famille, sera le bouffon de tous — une excellente situation. En bout de table, on a les restes... Comme le chien Coco, Bengale, qui n'a jamais connu que l'errance et l'abandon, est taillé pour la survie.
  Les gardes nationaux ont fini par l'accompagner à travers la loge du portier, la cour d'honneur, le vestibule du vieux palais, la deuxième cour, et le bâtiment des guichets. Jusque chez l'économe. Pas chez Lasne, non, quand même ! Liénard, qui cherche quelqu'un, en effet, pour remplacer le jeune Lermuzeaux à la cuisine, se chargera de vérifier les compétences de l'impétrant et sa moralité. »

La Chambre, Gallimard 2002, pages 211-214

     
 
 
L'Histoire n°280 octobre 2003