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« Sur quelques notes de Marguerite Yourcenar »,
par Françoise Chandernagor
Marguerite Yourcenar du Mont Noir au Monts Déserts
Hommage pour un centenaire
«Les Cahiers de la NRF»,
Éditions Gallimard, 2003
J'avais déjà lu deux fois Mémoires d'Hadrien quand on m'offrit, à vingt-cinq ans, Les Trois mousquetaires ; c'était trop tard : tout en éprouvant pour Alexandre Dumas la sympathie et l'estime qu'il mérite, je m'étais formé une autre idée des rapports de la fiction et de l'histoire, une idée qui devait peu aux romanciers du XIXe – je ne connaissais pas Walter Scott – beaucoup aux auteurs du XVIIe – Corneille, Racine et davantage encore à ceux du XXe – , Yourcenar en tête.
Qu'on n'y voie pas l'effet d'un choix. Ce fut une affaire du hasard. Il n'y avait pas de bibliothèque à la maison, et mon père, premier bac de la famille (je fus le deuxième), n'avait guère le temps de conseiller la génération montante – enfin celle qui, derrière lui, tentait à son tour de « monter »... Mes lectures, quoique passionnées, suivirent donc exactement les programmes scolaires (tout Racine, rien de Dumas), à moins qu'elles ne fussent abandonnées à la fantaisie d'un entourage qu'on n'aurait pu qualifier de « cultivé » au sens bourgeois et classique du terme : des collections bons marché, mal brochées, aux couvertures un peu tristes, Le Livre moderne illustré, Les Éditions Simon, Claude Farrère, Charles May, Claude Anet, Vicki Baum, voilà ce qu'on lisait d'ordinaire quand on n'était ni riche ni « instruit »... C'est pourtant par ce biais – le petit livre pas cher – que Marguerite Yourcenar s'introduisit chez nous en contrebande.
On n'imagine plus aujourd'hui la révolution que représenta, pour tous ceux qui n'étaient pas des « héritier », l'apparition du livre de poche en 1957, Mémoires d'Hadrien parut en « poche » dès 58 ou 59, un ami de mes parents, ouvrier pâtissier qui n'avait pas eu la chance d'« étudier », me fit cadeau de cette édition à la couverture verte pelliculée, que je possède toujours. Autodidacte, cet ami, auquel je dois tant de mes connaissances et de mes curiosités, avait pensé, très naturellement, que je pourrais être intéressée par les méditations d'un empereur romain – ne venais-je pas de commencer le latin ?... J'avais douze ans. Mémoires d'Hadrien, à douze ans ?
L'avantage des apprentissages buissonniers, c'est qu'ils se moquent des barrières, celles de l'âge comme les autres. N'en déplaise, d'ailleurs, aux codificateurs du Grand Siècle, il existe bien deux types d'honnête homme : l'un est issu de familles installées, où la culture est une agriculture – on a procédé à leur instruction avec méthode, traçant le sillon, semant, engrangeant, comptant et recomptant les gerbes ; l'autre élevé dans des familles socialement moins avancées, pré-néolithiques en somme, a constitué son bagage en grappillant, hors des sentiers balisés, et il cache ses trésors dans de grandes friches... Passée par l'école, je ne me range évidemment pas dans cette seconde catégorie ; cependant, c'est à l'honnête homme des bois que je dois mes premières émotions artistiques. Yourcenar elle-même, bien qu'issue d'une famille ancienne et aisée, ne se rattachait-elle pas – parce que femme, et orpheline, et nomade – à ce rameau des chasseurs-cueilleurs ? En tout cas, c'est par un « braconnier de la culture » que je fus, à douze ans, invitée à découvrir cette « irrégulière » et l'un des plus beaux romans historiques de tous les temps.
Je ne prétendrai certes pas – qui me croirait ? – avoir pu goûter sur-le-champ tous les charmes de Mémoires d'Hadrien ; mais je n'ai pas non plus le souvenir de m'être ennuyée : grâces en soient rendues à l'auteur, car je n'étais pas une enfant plus précoce qu'une autre ! Le livre m'avait néanmoins assez frappée pour que je le reprenne à dix-huit ans et que je m'en inspire, des années après, pour écrire L'Allée du Roi.
Je reconnais cette dette volontiers : je n'ai pas inventé le procédé des « mémoires imaginaires » ; et si c'est par l'intermédiaire de Marguerite Yourcenar que je l'ai découvert, elle non plus ne l'avait pas inventé. Certes, elle aimerait le laisser croire – d'où les dates, peu vraisemblables d'ailleurs, qu'elle avance pour une première version, prétendument détruite, de son manuscrit – mais, selon toute apparence, elle avait trouvé cette nouvelle forme romanesque dans la littérature anglo-saxonne, chez Robert Graves notamment qui, avant elle, publia les pseudo-mémoires d'un empereur romain, I, Clodius. Vulgarisatrice du genre en France (elle n'en fut pas l'introductrice, son ami André Fraigneau l'ayant devancée), elle s'en fit la théoricienne. En rapprochant les Carnets de notes des Mémoires d'Hadrien (prépubliés en 1952 dans le Mercure de France) de la Note placée en postface à ce roman, en y joignant la Note de l'auteur qui suit L'Œuvre au Noir ainsi que les Carnets rédigés parallèlement à la biographie fictive de Zénon, on voit apparaître en filigrane l'idéal du roman historique tel que Yourcenar le concevait à ses yeux, il importe, non plus d'ordonner un quelconque « bal costumé » (l'expression figure dans les Carnets), mais de prendre « possession d'un monde intérieur », d'éclairer une époque à travers une conscience. « Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors », voilà, clairement exprimé, le programme que Yourcenar assigne au romancier d'aujourd'hui lorsqu'il s'empare du passé. C'est aussi le but que je m'étais fixé en entreprenant L'Allée du Roi, L'Enfant des lumières, ou La Chambre. Et c'est sa méthode, telle qu'elle ressort des réflexions rassemblées dans les Notes et Carnets, que j'ai suivie, au point de savoir par cœur des paragraphes entiers de ces commentaires, plus beaux, parfois, que des poèmes : « Le sorcier qui se taillade le pouce au moment d'évoquer les ombres sait qu'elles n'obéiront à son appel que parce qu'elles lapent son propre sang »…
Oui, de tout cela j'étais bien persuadée, en même temps que je constatais une évolution de la science historique qui confirmait l'intuition de Marguerite Yourcenar à l'heure où les historiens accordaient une place croissante à « l'histoire des mentalités », le roman de cape et d'épée qui avait correspondu à une conception événementielle de l'histoire, « l’histoire-batailles », devait s'effacer devant un roman historique où il s'agirait non plus de retrouver l'anecdote, l'aventure, mais la forme d'une pensée, la couleur d'une sensibilité.
Pour atteindre cette autre vérité, il fallait se faire voyant (sur cette démarche-là, imprégnation et délires, Marguerite Yourcenar a écrit des lignes admirables), mais, d'abord, se faire savant absorber une quantité d'informations certainement supérieure à ce qu'exigerait l'écriture d'un roman historique de type romantique, tout savoir de ce qu'on ne mentionnera même pas – manières de table, façons d'aimer, habitudes de lecture, chansons à la mode, odeurs des rues, bruits de la vie – , tout savoir et tout oublier. Parce qu'il n'était plus question de planter un décor bien léché et de le peindre du dehors il s'agissait c'est autrement difficile – d'en capter le reflet affaibli et brouillé, la trace incertaine et déformé, « la flottante mémoire », dans l'âme d'un être arraché pour quelques heures au cocon d'un autre siècle, au silence de l'Autre Monde.
Ce sont précisément ces sfumato, estompes et tremblements qui rendent, aux yeux de Marguerite Yourcenar, nécessaires les notes ou postfaces variées dont elle barde, « corsète » pourrait-on dire, ses romans. Tout en reconnaissant que les reconstitutions mi-romanesques, mi-poétiques, auxquelles elle procède pourraient se passer de pièces justificatives, tout en avouant son impuissance (« quoi qu'on fasse on reconstruit toujours le monument à sa manière »), elle insiste sur sa fidélité aux faits et souligne qu'elle n'emploie que « des pierres authentiques » : se réclamant des fameuses préfaces de Racine, elle énumère ses sources. Comme Racine et comme elle, je n'imagine pas de prendre un sujet de roman dans le passé sans préciser, en appendice, « les points sur lesquels j'ai ajouté à l'histoire, ou prudemment modifié celle-ci ». De si près qu'il veuille serrer la vérité historique, le romancier se trouve, en effet, dans l'obligation de compléter, d'interpréter, et même, parfois, de tricher. Qu'il fasse ensuite le départ entre le vrai et la vraisemblable, le certain et le probable, est essentiel – ou, au minimum, utile – aux chercheurs et aux « amateurs ». Je le crois. Et pourtant…
Pourtant je m'interroge encore sur les motivations réelles d'un auteur qui étaye ainsi son œuvre. Dans les Notes et Carnets de Yourcenar, si je goûte tout ce qui touche à la genèse de l'ouvrage et à sa méthode, je passe distraitement, soyons franc, sur les pages consacrées à ses sources : pourvu que je n'aie été choquée par aucune erreur de chronologie, aucun anachronisme, que le langage, les sentiments sonnent juste, qu'enfin le roman soit beau, je me moque du reste, qui n'intéresse qu'une poignée de spécialistes. Je fais spontanément confiance au romancier et néglige, en tant que lecteur, ces précisions érudites que je me crois cependant tenue, comme auteur, de donner moi aussi au public… Mais « au public », est-ce bien « au public » que nos discours s'adressent ? Quand l'auteur entoure ainsi ses romans et ses tragédies d'avertissements liminaires ou de savantes annexes, qui veut-il persuader ? Lui, lui seul, je le crains. Il a besoin de se convaincre qu'il est « dans le vrai ». Car tout conteur doit croire à son conte, et croire que les autres y croiront un doute, une hésitation, et le voilà qui perd l'équilibre, tombe du fil sur lequel il avançait. C'est Paulhan, je crois, qui disait à l'un de ses auteurs « J'ai bien peur, mon cher ami, que ce que vous écrivez ne soit pas assez vrai pour vous » – vice irrémédiable, condamnation sans appel…
Lorsque – plutôt que de réinventer sa propre époque en utilisant son expérience directe, personnelle – un romancier s'empare d'un passé plus éloigné, il ne cesse pas pour autant d'être un conteur. Le métier reste le même, par certains côtés plus aisé (« À beau mentir qui vient de loin »), par d'autres plus délicat – quand, par exemple, il faut manier en alternance et articuler sans heurts trois types de langage, celui du récit, qui peut être moderne, celui des dialogues, qui ne peut qu'être « d'époque », et celui du monologue intérieur, de la pensée, qui tient le milieu entre les deux autres :« Autant qu'on pense en langage articulé, Zénon pense en latin du Moyen Âge, il faut de temps en temps lui donner le la », constatait Yourcenar qui avait repéré l'écueil…
Sur le roman historique, ses pièges et ses contraintes, elle en savait, il est vrai, plus long que n'importe qui. Si l'on définit le roman historique comme tout roman dont l'action se situe dans une époque que l'auteur n'a pas vécue, Yourcenar est d'abord en effet, et presque exclusivement, un auteur de romans ou nouvelles historiques. Entendons-nous bien : je pense, comme elle, que le roman est « tissu de la même matière que l'histoire » – le temps, évidemment ; il n'existe pas d'action qui échappe au temps. L'époque contemporaine étant une époque aussi « historique » qu'une autre, tout roman dit « contemporain » ou « roman-roman », même intimiste, s'enracine donc dans l'histoire ; réciproquement, tout événement historique peut un jour déboucher sur une fiction… Comme Yourcenar, je crois aussi que « le romancier ne fait jamais qu'interpréter un certain nombre de fait passés, de souvenirs conscients ou non, personnels ou non » : l'œuvre de Proust n'est pas moins que Guerre et Paix « la reconstitution d'un passé perdu », l'œuvre de Modiano (tout entière consacrée à une période – la Guerre et l'immédiat après-Guerre – que l'écrivain n'a pas directement connue) n'est pas le fruit d'une démarche différente de celle de Lampedusa dans Le Guépard ou de Margaret Mitchell dans Autant en emporte le vent… Pour toute ces raisons je suis certaine qu'il n'y a pas lieu, intellectuellement, de faire du roman historique une catégorie à part, et, encore moins, d'en faire une catégorie inférieure.
Reste que Marguerite Yourcenar donne en général pour cadre à ses récits et fictions des époques lointaines : c'est le cas non seulement pour Mémoires d'Hadrien ou L'Œuvre au Noir mais aussi pour Anna, soror..., Un Homme obscur, Une Belle matinée, plusieurs nouvelles de Feux et presque toutes celles des Nouvelles orientales ; c'est encore le cas pour Archives du Nord et Souvenirs pieux qui, plus que des mémoires, sont des « avant-mémoires », plongés, à la recherche d'une lignée, dans un temps bien antérieur à la naissance de l'auteur. Dès lors, ne nous étonnons pas que la première académicienne ait su mieux que personne, dans ses travaux préparatoires et ses exégèses, dégager les lois d'un genre qu'elle avait si régulièrement pratiqué.
Fait plus surprenant cependant à ce genre littéraire né avec le romantisme ce sont des règles classiques qu'elle a osé donner, éloignant ainsi, en France, le roman historique de la tentation baroque à laquelle, dans la même période, il succombait en Amérique latine, avec Carlos Fuentes et Alejo Carpentier. Car l'exemple racinien dont Yourcenar se prévalait pour justifier l'adjonction de commentaires à ses œuvres, elle semble s'en être inspirée jusque dans sa manière d'aborder le fond des sujets : « Cette étude, écrit-elle fort justement à propos de Mémoires d'Hadrien, eût été une tragédie au XVIIe siècle. » Les contraintes qu'elle s'est imposées sont à peine moins rigoureuses que la règle des trois unités dans le théâtre d'autrefois. De là, d'ailleurs, la force de conviction de ses reconstitutions et la solidité de ses architectures romanesques de là aussi un léger excès d'amidon : dans le roman tel qu'elle le comprend, pas question de « se lâcher »…
Si j'avais, les années passant, un regret à exprimer en la relisant, ce serait sans doute celui-là : que racinienne, elle ne l'ait pas été jusqu'au bout – jusqu'à la musique… Chez elle je continue d'admirer la qualité, vraiment exceptionnelle, de l'érudition historique, la justesse des analyses psychologiques, la constante hauteur de vues, la beauté (et même la superbe) des formules – à graver dans le marbre. Mais c'est là que le bât blesse : Yourcenar est née sculptrice, on la voudrait parfois musicienne. De loin en loin on se prend à rêver d'une brise légère qui dérangerait le pli du drapé. Murmure du vent glissant sur un tissu froissé… Mouvement, désordre, souffle, bruit, chant : vie peut-être ?
Pourtant, vivante, passionnée, elle l'est ; et, plus encore que dans ses romans, dans les marges de son œuvre – ces commentaires, ces ana que néglige le lecteur pressé, ou ces maximes abstraites et désespérées qui alternent, dans Feux, avec les contes poétiques. Ce qu'elle n'est jamais, en revanche, c'est « humble » « souple », « douce », « fragile », « caressante », « élégiaque » – tendre, enfin. Mais est-ce là une qualité d'écrivain ? Et faut-il faire grief à un artiste de n'avoir été que lui-même, quand il l'a été aussi pleinement, impérieusement, impérialement ?
Marguerite Yourcenar, Gallimard 2003, pages
83-90
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