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  Qui est la voyageuse de nuit ?

  Françoise Chandernagor : C'est une mère qui va mourir, qui meurt, puis qui revient sans cesse dans la mémoire et la vie de ses filles. Elle devient une « voyageuse de nuit », pour reprendre l'expression de Chateaubriand dans Les Mémoires d'Outre-tombe, expression qui me plaît assez pour que je l'aie choisie comme titre.

  Cette mère a décidé de fermer les yeux bien avant de mourir…

  Françoise Chandernagor : Dès qu'elle apprend qu'elle est atteinte d'une maladie incurable, elle coupe toute communication affective et ferme les yeux. Et quand la mère ferme les yeux, ses quatre filles sont obligées d'ouvrir les leurs : elles vont, progressivement, devoir découvrir la vérité sur leur famille — en particulier sur leur père, si étrangement absent —, ouvrir les yeux aussi sur ce qui les attend elles-mêmes, plus tard : leur propre mort. Elles vont, enfin, répondre à certaines questions qui, tôt ou tard, se posent à chacun d'entre nous — par exemple, doit-on la vérité aux malades ? En l'occurrence, les sœurs n'ont pas la même réponse parce qu'elles ne se font pas la même idée de leur mère. Les unes la croient solide, courageuse, les autres la jugent douillette, ou angoissée…

  Mais y a-t-il une vérité ?

  Françoise Chandernagor : Ces quatre sœurs n'ont en effet ni la même vérité, ni, d'une certaine manière, la même mère. Leurs souvenirs d'enfance ne concordent pas. Pendant toute cette fin de vie de leur mère, elles vont, certes, commencer à se parler un peu, mais sans bien se comprendre parce qu'elles ne parlent pas de la même personne. Qui était vraiment cette femme qui, tantôt, apparaît comme une merveille de chaleur humaine, de générosité, et même de bravoure, tantôt comme une mère dévorante, destructrice ? Après avoir ouvert les yeux, certaines des filles vont choisir de les refermer pour pouvoir continuer à vivre comme si de rien n'était.

  Faut-il en déduire que plus les gens sont proches, moins on parvient à les connaître ?

  Françoise Chandernagor : Nous ne connaissons pas nos proches, parce que, tout bêtement, nous croyons les connaître. Les connaître déjà. Nous ne cherchons plus à les découvrir. Après la disparition de leur mère, les filles vont pourtant tenter d'établir entre elles des rapports directs : elles deviennent enfin vraiment des « collatérales » — jusque là, tous leurs rapports étaient hiérarchisés, « verticaux », tout passait par leur mère. Elles ne se connaissaient et ne s'aimaient qu'à travers leur mère, autour de leur mère, en fonction de ce que leur disait leur mère. Une fois cette mère disparue, elles essaient d'inventer une nouvelle relation de fraternité mais n'y parviennent qu'en se comportant en petites filles, comme dans cette scène où, après avoir mangé des crêpes, elles se mettent à danser toutes les quatre… Jusqu'où peut aller cette redécouverte un peu artificielle, fragile, et même dangereuse ? Au moment où l'une d'elles s'étonne, émerveillée : « Nous étions quatre filles, nous sommes quatre sœurs », une tempête s'abat sur le pays et la maison de leur enfance : se laisseront-elles embarquer dans le même destin ?

 

Couleur du temps, de Françoise Chandernagor. Coll. Blanche, Gallimard, 2004Couleur du temps, de Françoise Chandernagor. Coll. Blanche, Gallimard, 2004